Accéder au contenu principal

Paolo Cognetti, Les huit montagnes, Prix Médicis étranger 2017


Les écrivains adorent la montagne, autant que la mer. En voici un qui lui doit une renaissance. Paolo Cognetti, qui vit dans le val d'Aoste, consacre à la montagne un livre étonnant, bouleversant. Il a reçu l’équivalent du Prix Goncourt italien puis le prix Médicis étranger ce jeudi 9 novembre. Rencontre avec un écrivain descendu de ses sommets.

Qu'est ce que la montagne représente pour vous ?
Paolo Cognetti : C'est le lieu où je vis la moitié du temps depuis dix ans, dans le val d'Aoste. J'y ai une petite maison, à quelques kilomètres d'un village où ne vivent à temps plein que quatre personnes. Mes parents étaient des campagnards exilés en ville, à Milan, où je suis né et où j'ai été élevé. Ils m'y amenaient l'été. Cela a été un lieu de rapports très forts avec mon père. Puis j'ai vécu une dizaine d'années de citadin et de voyageur. J'ai pu faire des documentaires sur des écrivains américains (Robert Littel, Rick Moody...). J'ai même écrit deux guides de voyage aux Etats-Unis en italien...

Au bout de ces dix ans, vous êtes retourné à la montagne ?
Je l'ai retrouvée après une crise existentielle et politique, une sorte de dépression. La montagne de mon enfance m'a permis de recommencer à vivre, à lire et à écrire.

Vous aimez votre montagne ou la montagne ?
Il y a deux sortes d'amants de la montagne : ceux qui y habitent et ceux qui cherchent à la conquérir, qui partent à l’assaut des grands sommets du monde. Je suis plutot des premiers, même si j'aime beaucoup grimper au Népal. On a souvent l'impression que la ville est un lieu de diversité mais on y a généralement un seul type de vie. Je me sens plus libre en montagne. Mais je ne l'idéalise pas pour autant. La montagne est aussi un lieu de grande solitude. Les quatre habitants permanents de mon village sont des gens seuls, tristes. Mon meilleur ami, Bruno, vit là-haut. Il a la cinquantaine. Je suis étonné par son isolement, je ne me sens pas capable de vivre ça.Et je n'arrive pas à faire sortir Bruno de là. Quand je souffre de la montagne, je rentre à Milan, où je passe tous mes hivers. Je ne veux pas qu'elle devienne une prison. Je sais que je ne m'y installerai pas à plein temps, mais j'ai trouvé mon équilibre. J'ai d'ailleurs commencé à faire des projets dans le val d'Aoste : un festival et un refuge pour les artistes...

La littérature vous a suivi pendant toutes ces années ?
Pendant des années, j'ai vécu avec la littérature américaine. Quand je me suis mis à regarder à nouveau vers la montagne, je me suis replongé dans la littérature italienne. J'ai relu en particulier Mario Rigorni Stern, qui est le plus grand écrivain italien de montagne. C'est quelqu'un qui me racontait les paysages que je voyais par la fenêtre : les forêts, les champs, le travail de l'homme.

Et comment la montagne est-elle arrivée dans votre écriture ?
Comme une avalanche. Elle est devenue une obsession. Ça a été une chance pour moi de la trouver. Quand j'y suis revenu, au début, j'ai tenu un journal, une sorte de blog que j'ai fini par publier sous le titre "Le garçon sauvage". J'y écrivais ce que je voyais, les petites choses de tous les jours, pour que mes amis les lisent. C'est devenu un livre sans que je l'ai imaginé. Maintenant je le vois comme un entrainement pour le roman, une quête pour trouver une langue, un regard. Je voudrais explorer la montagne encore plus, écrire sur le Népal, raconter l'histoire d'une femme dans ces paysages...

Quels sont les écrivains de montagne qui vous ont influencé ?
Mario Rigorni Stern. Vraiment. C'est un classique chez nous, on l'étudie à l'école mais je l'ai redécouvert ensuite. Il y a aussi un nommé Mauro Corona. Et bien sur Erri de Luca, que je connais un peu. Mais de Luca et moi ne sommes pas des montagnards, nous venons d'ailleurs. Stern, lui, en est vraiment un.

Des étrangers aussi ?
J'ai lu "Premier de cordée" de Roger Frison-Roche en son temps, mais ça ne m'a pas marqué tant que ça. J'ai beaucoup aimé "Dans les forets de Sibérie" de Tesson, et ; même si cela paraît bizarre, "Le grand marin" de Catherine Poulain. C'est un livre de montagne qui se passerait à la mer... Mais ma vraie influence c'est celle des grands écrivains américains du paysage. La littérature italienne est très urbaine. Les grands espaces y sont rares. J'aime créer des rapports entre les personnages et les paysages.

Et les livres d'alpinistes : "Annapurna premier 8000" ou "Tragédie à l'Everest" ?
Je préfère les livres de montagnards aux livres d'alpinistes. L'alpiniste a une vision romantique et conquérante qui n'est pas la mienne. Dans "littérature de montagne", j'aime surtout "littérature", et les alpinistes en font rarement.

C'est trais cliché aussi la montagne : l'exploit, le dépassement de soi, la confrontation avec la nature. Comment avez-vous évité ces banalités ?
Cette idée de la montagne comme un paradis où on est heureux et où tout le monde est frère est une vision de citadin. A la montagne il y a le coté ensoleillé et le coté à l'ombre, l'adret et l'ubac. Je suis intéressé aussi par ce coté sombre : la solitude, l'alcoolisme. Si on raconte les deux, on échappe forcément aux clichés.

"Les huit montagnes" a des liens avec votre premier livre ?
Mon premier livre, "Sofia s'habille toujours en noir", était un recueil de nouvelles sur les femmes de Milan. Peut-être peut-on y trouver le même amour pour les personnages que dans "Les huit montagnes" ?

Comment expliquez-vous le succès de votre livre ?
Je crois que c'est son thème. Cette idée de retour à un lieu abandonné de la modernité. C'est l'histoire de l'occident : avoir abandonné ses racines et la terre pour la ville et le travail. J'appartiens à une génération qui se demande s'il était juste de quitter ce monde-là. Il y a aussi cette idée de l'amitié entre deux hommes. Quelque chose d'absolu scintille chez ces deux amis, dans leur loyauté. On a trop oublié l'amitié comme thème littéraire au profit de l'amour ou des relations familiales.

Marianne, Hubert Prolongeau, 09/11/2017

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Que vais-je apprendre avec le cours d'italien ?

Accélérer votre carrière, préparez vos études ou améliorer votre italien dans le cadre amical avec notre programme Quelle que soit votre ambition, nous mettons votre réussite au cœur de votre apprentissage. Construisez les compétences pour votre vie, faites un pas vers vos objectifs Le cours d'italien vous amène plus près de vos objectifs, vous donnant les compétences en italien pour la vie de tous les jours, tels que la résolution des problèmes, la planification de projets et l'expression de vos opinions. Chaque leçon se concentre sur l'italien professionnel, académique ou dans le cadre des échanges amicaux. Vous apprendrez du vocabulaire et des phrases en italien, vous pratiquerez votre prononciation et votre grammaire pendant votre leçon. Vous améliorerez également votre précision à mesure que vous accomplirez des tâches de langue italienne, d'écriture, de lecture et d'écoute, tout en travaillant sur des situations authentiques. Apprenez l'italien à votre man...

Paolo Rumiz, La légende des montagnes qui naviguent

La leggenda dei monti naviganti , traduit par Béatrice Vierne « Parti pour m’échapper du monde, j’ai fini, au contraire, par en trouver un autre. » Huit mille kilomètres au fil des Alpes et des Apennins, cette colonne vertébrale de l’Europe. Paolo Rumiz nous embarque pour un voyage au long cours… De la baie de Kvarner en Croatie jusqu’au Capo Sud italien, il chevauche les deux grands ensembles montagneux de l’Europe, passant par les Balkans, la France, la Suisse et bien sûr l’Italie.  Parti de la mer, il arrive à la mer. Son récit navigue sur les cols et sommets dont les flancs plongent dans les ondes. Rumiz, devenu capitaine, nous élève vers ces montagnes qui naviguent. Il nous fait découvrir des vallées sans électricité, des gares de chemin de fer habitées par des mouflons, des bornes routières de légende, des bivouacs sous la pluie au fond de cavernes ; et puis des curés braconniers, des gardiens de refuge, des chanteurs à la recherche de leurs racines. Pou...

Claudio Magris, Classé sans suite

Dans ce roman violent, tendre et passionné, Claudio Magris se confronte à l’obsession de la guerre, quels que soient l’époque et le pays, une guerre universelle, indissociable de la vie même, rouge de sang, noire comme les cales des navires négriers, sombre comme la mer qui engloutit les trésors et les destins, grise comme la fumée des corps brûlés dans le four crématoire nazi de la Rizerie de San Sabba à Trieste, blanche comme la chaux qui recouvre le sépulcre et les noms des bourreaux. Classé sans suite est l’histoire d’un grotesque Musée de la Guerre pour l’avènement de la Paix, de ses salles et de ses armes dont chacune est une archive de passions et de délires ; c’est l’histoire de l’homme qui sacrifie sa vie à son projet maniaque, puis se rachète enfin dans la recherche acharnée d’une atroce vérité cachée ; c’est l’histoire d’une femme, Luisa, héritière de l’exil juif, de l’esclavage des Noirs et des vicissitudes d’une foule d’autres personnages en des temps et dans des pays...